vendredi 3 juillet 2009

Le Froid de la Ville

Un matin au réveil, l’homme taciturne abandonna son matelas en émergeant de songes agités. Il jeta son drap d’un coup de pied désintéressé, et alla se plonger la figure dans l’évier. Il tituba encore somnolant jusqu’à la cuisine, mais là, son frigo était vide. Il devait donc sortir et se confronter à la ville. Il n’était que sept heure, peut-être avait-il une chance de rencontrer tout un espace urbain endormis. Il enfila une veste noire, verrouilla la porte et se dirigea vers la voiture, mais resta un moment en admiration devant ce gigantesque lac de glace. Il était impossible d’estimer sa taille, et la brume dressait un opaque mur impénétrable où l’on ne voyait rien au-delà de dix mètres. Il resta de longues minutes détaché de la réalité, les yeux perdus dans la brume, puis s’arracha de cette transe pour aller à sa voiture. Il tourna la clé, et emprunta la sinueuse route menant à la ville. Mais à peine se fut-il éloigné du lac qu’il entendit le bruit caractéristique d’un pneu crevé. N’étant pas trop éloigné de la maison, il retourna chercher une roue parmi une réserve qu’il gardait au cas ce genre d’incident arriverait, et se mit en tâche de remettre sa voiture en état. Ce ne fut pas compliqué, la réparation se révéla plutôt longue, et ses espoirs de ne pas rencontrer foule à la ville s’étaient éteints.

Les cris stridents des machines entamèrent leurs chants perçants au bord de la route Ouest. Un passant trottinait avec un rythme soutenu mais durable avec un ravissant labrador couleur cendre et neige qui prenait plaisir à courir en tout sens autour de son maître. La boulangerie invitait les environs à manger son pain aux portes de la ville. Quelques fenêtres s’ouvraient ponctuellement, les volets claquaient. L’épicier levait le rideau de fer. La voiture bleue argentée se rangea dans l’angle de la boutique et d’une maison.
La portière s’entrebâilla et une silhouette se matérialisa. Un homme de trente-cinq/quarante ans à l’allure austère les yeux repliés derrière des lunettes noir d’encre dans lesquelles les dernières étoiles se reflétaient. Le soleil n’était pas encore levé et la pénombre dominait.
Le carillon tinta métalliquement lors de l’ouverture de la porte. L’étranger baissa brièvement la tête à l’adresse de l’épicier, qui ne le quitta pas des yeux. Lorsque l’inconnu disparut derrière des rayonnages, l’épicier poursuivit alors tous ses déplacements sur des écrans gris sous la caisse avec suspicion. L’homme ne prêta aucune attention aux doutes de l’épicier accumula des boites de conserves, de la viande, de l’eau... Il déposa ensuite tous ses articles sur le comptoir sans paraître une seule fois gêné des regards cinglants qu’on lui adressait. Il ressortit sans avoir prononcé le moindre son. Il rangea ses achats dans le coffre, puis alla plus à l’intérieur de la ville, tout en remarquant qu’il avait éveillé la curiosité de cinq ou six personnes sur les trottoirs ou derrière des fenêtres rideaux écartés d’un geste de commérage. Nullement affecté, il continua sa marche nonchalante si indigne d’intérêt qu’elle repoussait tous les regards curieux. Le clocher au cœur de la ville exhortait ostensiblement son cadran où on lisait huit heures vingt minutes. L’intrus retrouva le lieu qu’il avait noté plus tôt lors de sa première venue. Il entra. Il prit plusieurs pots de peinture, acheta également une masse. Il posa sa demande sur le comptoir où le vendeur et deux clients discutaient. Ils se turent instantanément. Il paya et sortit, toujours sans prononçait le moindre mot.
La première impression nullement réjouissante qu’il donnait était celle d’un homme glacial profondément antipathique. Il repartit sans bruit, les dents toujours serrés. Il quitta la ville sous le regard d’une dizaine de nouveaux passants venant de s’éveiller.
- C’est quoi son problème ?
Les deux clients et le gérant du magasin de matériel de travaux étaient sur le trottoir.
- On le saura lorsqu’il sera bien trempé dans le bar des cartes dans les mains et plus un sous dans les poches.
- Bientôt une semaine, et c’est seulement la deuxième fois qu’il vient. Qu’est-ce qui te fais croire qu’il voudra se mettre en bière ? ricana le troisième qui n’avait pas encore parlé.

De retour au lac, l’homme déchargea sa voiture, mais à peine arriva-t-il sur le perron, qu’il eut la vision d’une vieille femme pleurant. Après une minute, la vieille dame remarqua enfin la présence de l’homme.
- Oh, je vous prie de m’excuser. Alors c’était donc vrai. La maison a été rachetée. Ma fille vivait ici. Jusqu’à...
Elle renifla bruyamment et reprit :
- Pardonnez-moi, je vous importune peut-être ?
- C’est une certitude. Répliqua immédiatement et sèchement l’homme avec une exaspérance difficilement dissimulable.
La vieille femme ne comprit sans doute pas la violence des propos, ou peut-être n’entendait-elle pas, car elle poursuivit comme si l’homme s’excusait pour elle.
- Je ne dérangerai pas plus longtemps. Passez une bonne journée.
L’homme grogna et se serait jeté à coup sûr sur la pauvre femme pour la tuer froidement si celle-ci était restée plus longtemps.

Il passa ainsi la journée entière à reconstruire la maison. Malgré les trous dans les murs et son simple tee-shirt, il n’était absolument pas sujet au froid. Neuf heures du soir sonnait lorsqu’une soif sèche exigeait d’être étanchée. Hélas, il ne restait plus aucune goutte d’alcool. Le manque étant trop fort, il se résigna donc à retourner en ville. Les magasins seraient fermés pour sûr, mais il restait toujours les bars. Il n’avait plus de choix, il devait sortir. Mais sa sortie fut originale. Plutôt que d’emprunter l’escalier pour descendre, il se contenta d’enjamber la rambarde et se laissa tomber du premier étage. Il ferma la porte, et se dirigea vers la voiture, mais une fois encore, il fut arrêté dans sa marche, et admira le lac où luisait la lune. Il faisait noir, et ce mystérieux lac était envoutant. Comme Ulysse qui entendait les chants des sirènes, on se sentait attiré par ce grand lac mystique. S’arrachant du songe, rappelé par sa soif, il alla à sa voiture.

Bien plus animé que la veille, le bar était bondé. Certains jouaient aux cartes, d’autres aux fléchettes, d’autres au billard, d’autres discutaient simplement, ou bien buvaient. La chaleur étouffante n’était pas désagréable, et en occultant l’irrespirable brume grise des cigares et cigarettes, le lieu avait tout pour plaire. Bien qu’étant un véritable capharnaüm acoustique avec la musique montée très haut, le chahut général et divers cris de victoires et les jurons, il attirait le monde. Après leur journée de travail, chacun passait du bon temps.
Ce fut dans cette bonne ambiance que la porte grinça à l’entrée d’un nouvel individu. C’était l’Irlandais. Le vacarme n’avait pas cessé, mais certains s’étaient tournés pour examiner l’étranger qui avait acheté la maison du lac. L’irlandais toisa le regard de chacun avec dédain et alla droit au bar.
- Tu veux quelque chose mon gars ? demanda le barman.
- Un whisky, simple.
- Tu ne regretteras rien de ton Irlande, mes réserves sont de qualité mais ont également un caractère qui leurs sont propres.
- Je n’en doute pas, répondit-il simplement.
- Alors tu parles finalement, bava un homme éméché à sa gauche.
L’irlandais tourna la tête lança un regard froid et assassin. Aussitôt, l’homme éméché déglutit, et se tourna dans l’autre sens pour boire sa bière.
- Qu’est-ce qui t’as fait sortir du lac ? reprit alors le barman.
- Le vide dans mes placards.
Le barman sourit malicieusement comme s’il comprenait et qu’il compatissait.
A ce moment, deux hommes s’adressèrent à l’étranger et le provoquèrent dans une partie de billard. Afin d’être le plus convaincant possible, ils déposèrent quelques billets. Sans doute guidé par l’orgueil ou l’appât du gain, l’homme accepta.
- Je m’appelle Frank. Avocat le jour, truand la nuit. Déclara un homme d’un bon mètre quatre-vingt, cheveux blonds coupés courts, yeux verts éclatant. Il portait un maillot noir trempé de sueur et avait une queue d’un très joli bois verni miroitant. Ses mains étaient très propres, c’était sans conteste un très bon joueur de billard.
- Enchanté, répondit l’étranger. Je m’appelle Ulric. Retraité.
Ils se serrèrent la main d’une forte poignée virile.
- Retraité ? Vous me semblez bien jeune. Dans quel domaine étiez-vous, si ce n’est pas indiscret.
- Intérim, répondit simplement Ulric après une courte réflexion.

Frank mit les dernière boules dans le triangle, caressa l’extrémité de la queue avec du bleu, puis se tourna vers Ulric.
- A vous l’honneur.
Il n’y avait que deux joueurs, mais facilement vingt spectateurs. Des paris avaient même été lancés. Ulric ignora les réactions publiques, et évoluait comme si l’univers ne comprenait que lui, le billard et l’adversaire.
- Les rumeurs clament partout que vous êtes irlandais. Auraient-elles raison ?
- Presque. A moitié pour être exact.
- Le père, la mère ?
- A vous, d’où venais-vous ?
- Narvik, norvégien pure souche.
- Ma mère était irlandaise. Mon père lui était français. Quel âge avez-vous dis que vous aviez ?
- Je n’ai rien dit. Trente-six ans. Seriez-vous plus jeune ?
- Quarante-six ans.
Tous furent surpris.
- Ma foi, vous ne les faites pas, avoua Frank.
Ils s’arrêtèrent de parler un instant, se concentrant sur le jeu.
- Vous arrêtez là vos questions ?
- Pourquoi continuerai-je ? Je sais tout ce que je voulais. Vous avez un emploi stable, mais bien ennuyeux à votre goût. Vous louez une passion pour les bateaux ; à voile je veux dire. Vous avez une femme, deux enfants, dont l’un en bas-âge. Vous n’aimez pas particulièrement les chiens, contrairement aux gens du coin, et vous avez un chat, sinon plus. Vous avez quelques problèmes de vue, l’œil gauche je dirais. Vous faîtes des travaux chez vous. Oh, et vous avez des maux de ventre passagers.
Un cercle de silence se fit instantanément autour de la table de billard. Frank en fut désarçonné.
- Vous m’avez dit être avocat, comme le suggère votre serviette sous le billard, mais votre activité naturelle impulsive et dynamique n’est nullement satisfaite par ce travail de bureau. Ainsi, vous créez une double personnalité, comme vous l’avez dit. Le jour, vous êtes avocat, pour nourrir votre portefeuille. Et la nuit, vous être joueur, buveur, parieur, voir bagarreur - vous avez quelques bleus sur la joue gauche et de très légères luxations aux poignets -, mais vous avez également une autre passion : la voile. Les marques rouges sur vos mains sont celles que laissent les cordes de ces fiers navires, et le vent et la pluie façonnent aussi le visage, comme ceux des marins : martelé par l’eau, les yeux plissés, la trace du cordon de la capuche. Cela fait vivre votre cœur. Votre alliance à l’annulaire gauche ne trompe pas. Vous allez offrir un journal à votre fille qui le demande sans doute depuis longtemps. Il dépasse de la poche extérieure droite de votre veste sur le dossier de la chaise derrière vous. Vous gardez également une tétine de votre bébé en guise de porte-clés, et de la farine de biberon vous est restée sur le haut du tee-shirt lorsque vous l’avez préparé. Votre dégoût pour les chiens est perceptible à deux-cent mètre et les différentes griffures à vos poignets et vos avant-bras montrent que vous aimez jouer avec votre ou vos chats. Avant de débuter la partie, vous vous êtes administré deux gouttes de ce petit flacon orange que vous avez rangé dans votre poche, utile lors de problèmes momentanés de vue, dans un cas d’hypertrophie temporaire dans votre cas il me semble. Quant aux travaux, vous gardez encore du plâtre sur vos superbes mocassins et au bas de votre pantalon. Ainsi, vous débuté votre journée en préparant le biberon de votre bébé, vous êtes allé à votre cabinet jusqu’au milieu de la journée, vous avez mangé des spaghettis - attention ça tâche, au niveau du col - vous êtes entré dans un magasin pour acheter le journal de votre fille, profitant qu’elle était à l’école, vous êtes rentré, mais l’avez gardé dans votre poche, car elle serait capable de fouiller la maison, et la surprise n’en serait plus une ; vous avez nourris votre chat, joué avec lui, et êtes allé voir où en étaient les travaux, avant de mettre brièvement la main à la pâte. En fin de journée, vous avez désiré passer une bonne soirée en compagnie de bons amis et faire quelques parties de billard.
Tout en parlant, Ulric avait réussit d’admirables coups en rentrant quatre boules rayées à la suite. Mais ce n’étaient les coûts très habiles qui étaient les plus surprenants. Frank prit le temps d’analyser tout ce qu’il avait entendu, avant de demander incessamment :
- Vous faisiez quoi avant d’être retraité ?
- J’ai voyagé. Beaucoup voyagé.
Le timbre de sa voix n’avait pas changé un seul instant. Il était maître de ses émotions, maître de ses paroles, maître de tout. Si on écoutait la voix sans les paroles, on jurerait qu’il s’agissait dépressif sur le point de se suicider. Mais en revanche, lorsque l’on écoutait les paroles, on jurerait avoir affaire à un assassin, tueur de sang froid relevant chaque détail. Sa seule présence suffisait à glacer le sang, mais ses dires vous arrachaient le cœur encore battant, tremblant de peur. Ainsi, quand la partie s’acheva sur victoire incontestable de l’irlandais, l’ambiance morose était devenue funèbre. Ayant étanché sa soif à l’issue de six verres de whisky, il remit sa veste et fit ses adieux à l’assemblée avant de sortir.
Quelques minutes plus tard, lorsque chacun récupérait ses esprits, un homme entra précipitamment avec fracas.
- Venez voir, vite ! C’est l’irlandais, avec un braqueur !
Tout un petit groupe se rua dans la rue, et ce qu’il vit n’était pas du tout ce à quoi il s’attendait. Ulric maintenait fermement le bras d’un homme, le genou contre la tempe. Le pauvre agresseur était immobilisé au sol, et aussi dangereux qu’une mouche. L’irlandais lâcha prise, tendit un couteau, sans doute celui de l’agresseur, et le fracassa contre le mur du pub. La lame de brisa en mille morceaux, tandis que l’autre tentait tant bien que mal de se relever. Presque tout l’entourage était déjà reparti, il ne restait que cinq ou six spectateurs, dont Frank. Le malheureux lança des regards apeurés vers tous ceux qui l’entouraient.
- C’est bon, c’est bon. Je n’ai rien fait. J’ai compris la leçon, gémit-il en se serrant le poignet, qui manifestement, avait été littéralement broyé par la main de l’irlandais. Ulric le regarda d’ailleurs d’un regard sans expression.
- Allez, tire-toi si tu tiens à la santé, cria un homme à forte carrure avec une crinière brune en guise de cheveux.
Le braqueur se sauva sans demander son reste.
- On le laisse filer, demanda Frank.
- Il y en a à chaque coin de rue. Et si on s’acharne sur tous les petits merdeux, ça pourrait déranger les loups plus dangereux. Mieux vaut garder les chatons qui mordillent plutôt que des fauves en furie. Et celui-là ne reviendra pas avant un moment, j’ai l’impression que notre ami l’irlandais lui a explosé le poignet.
Il s’adressa ensuite à Ulric :
- En toute logique, je te demanderai comment tu irais, mais je vois que tu te portes à merveille.
- Pas plus dangereux qu’un chat avec des griffes en mousse, déclara simplement Ulric en jetant le manche du couteau avec un morceau de lame brisé encore accroché dessus dans les mains de son interlocuteur.
Il tourna les talons les mains dans les poches comme si rien ne s’était passé. Les autres rentrèrent dans le pub où presque toutes les conversations tournaient autour de l’incident.

- Vous avez vu avec quelle facilité il l’a maitrisé ?
- Moi je vous le dis, il est louche ce type.
- Il est peut-être louche, mais il a de la force dans les mains. Vous avez vu comment il broyé la main de l’autre miteux ?
- Raison de plus pour s’en méfier. Moi je dis, il est louche ce type. Grogna un homme ivre à la barbe de vingt jours qui n’avait de toute évidence pas rencontré la moindre goutte d’eau depuis plus d’une semaine.
La soirée se prolongea ainsi, où l’ivresse et les braillements se mariaient avec grand bruit.