vendredi 26 juin 2009

Gouttes de Rosée

Les raies solaires perçaient les gouttes de rosée qui apparaissaient tels des diamants dans l’herbe fraiche. La matinée était paisible et la tempête nocturne avait disparut, laissant place à un saphir et argenté ciel moucheté de voiles blanches nuageuses, illuminé pas un soleil d’or et de pourpre. Le gigantesque lac révéla une fine couche de glace blanche à sa surface.
C’est là qu’une grosse voiture s’arrêta. La portière s’ouvrit en laissant sortir un homme en uniforme, plutôt grand. Nul doute officier de police. Il fixa son chapeau sur la tête, claqua la portière et s’approcha lentement de la maison faisant face au lac. Il monta sur le perron après avoir examiné furtivement la voiture garée proprement contre le mur à l’abri du vent - de fait, elle n’était pas couverte de neige ni de givre malgré une blancheur cristalline à la surface. Le policier n’était pas un grand connaisseur des voitures, mais voyait qu’elle était de métal bleu, l’air sportive. Elle coûtait sans doute cher, mais ce n’était le genre de voitures que choisissaient les riches excentriques. Il remarqua ensuite un camion, l’avant face au lac, l’arrière face au salon. Il connaissait cette maison et savait à quel point elle était délabrée.
En l’absence de sonnette, le policier frappa distinctement sur la vielle porte en hêtre. Après deux ou trois longue minutes d’attente, le déclic de la porte était perceptible de l’autre coté du mur. La porte massive s’ouvrit en grinçant, dévoilant alors un homme austère.
Agé de trente-cinq ou quarante ans. Portant un simple tee-shirt noir, malgré sa finesse, des muscles saillants dessinaient ses bras. Plutôt mince, il semblait pourtant n’être fait que de muscles. Mais son visage était glacial, et si un regard pouvait tuer, nul doute que le policier serait mort sur le coup. Une barbe d’une semaine, des plaies et bosses accidentaient son visage. L’officier releva également une coupe à l’œil droit, au niveau de l’arcade sourcilière. S’il avait eu une carrière militaire, cela n’aurait étonné personne. Les cheveux châtains. Ses yeux plissés empêchaient d’en connaître la couleur, et ses dents serrées témoignaient de l’agacement sinon de l’énervement.
A son tour, le propriétaire jaugea l’officier de police des pieds à la tête, et après une minute de silence, grogna à peine perceptiblement :
- Que voulez-vous ?!
- Je me présente, je m’appelle Harold. Officier de police à la ville. Vous êtes nouveau il me semble. Je suis venu voir si tout se passait correctement. Vous n’avez pas besoin d’aide ?
- Nullement, répliqua sèchement l’homme.
- Le notaire m’a également dit de vous donner ce double du complément concernant l’achat de la maison, à votre demande.
Joignant le geste à la parole, il tendit un dossier bleu au propriétaire, qui examina les feuilles une par une sans se soucier de l’homme au dehors victime du froid. Apparemment satisfait, son expression étant parfaitement neutre, le policier ne pouvait que le supposer. Le propriétaire tourna le dos, posa le dossier sur un meuble, avant de revenir à la porte. On pouvait alors voir partout nombres quantités de cartons, parfois ouverts, parfois empilés les uns sur les autres. Dans les pièces voisines, on pouvait apercevoir des pots de peintures, de vernis, des marteaux, des planches... Avant que de laisser son interlocuteur mettre fin à la conversation, le policier tenta d’amorcer la conversation.
- Comment vous appelez-vous ?
Le propriétaire regarda l’agent droit dans les yeux sans manifester la moindre appréhension quant à son statut et tarda avant de répondre.
- Je ne pense pas être hors la loi si je ne réponds pas, à moins qu’il ne s’agisse d’un contrôle. Dit-il distinctement à travers les dents serrées sur un ton de défi.
Le regard glacial et la réponse tout aussi froide estomaqua l’agent, et avant qu’il ne réagisse, la porte se claqua brutalement.
- Aimable, dit-il ironiquement à lui-même.
Sachant que toute autre tentative serait vaine, il décida de repartir à sa voiture.

Après avoir refermée la massive porte de hêtre, le propriétaire des lieux rangea soigneusement le dossier bleu dans un grand classeur. Enjambant multiples cartons et caisses, l’homme retourna dans le petit salon où la moitié des murs étaient gris-beige étaient dénudés de papiers peints. Les trous dans le mur avaient déjà été comblés mais la fenêtre arrachée. En levant les yeux, il vit cependant lustre cuivré qui pendait lamentablement au plafond, seulement retenu par son fil électrique. Vérifiant que le courant été bien coupé en tapotant sur l’interrupteur, il sauta et s’accrocha au lustre, qui lâcha immédiatement prise en faisant pleuvoir des nuées de poussières. Ayant assuré sa réception - le lustre en cuivre rencontrant le sol - il se releva et balança la pièce inutile au sommet d’un amont de débris et vieilleries comparables au cuivre lustre rouillé bosselé. Il alla ensuite dans la cuisine, prit un grand sac noir, retourna dans le petit salon. Il mit la montagne de débris à l’intérieur, referma le sac, et se dirigea ensuite vers le salon. L’énorme fenêtre était elle aussi arrachée, et le panorama offert était l’intérieur du camion, garé contre le mur. Il posa son sac et retira les cinq ou six cartons encore à l’intérieur du véhicule qu’il bazarda dans un coin du salon. Il s’empara ensuite de tous les sacs poubelle gros comme des meubles avec facilité, et les jeta dans le camion.
Il passa ensuite le reste de la journée à décharger les débris à la décharge par des va-et-vient incessants.
Les jours se succédèrent, tous avec cette ardente activité où le propriétaire installa la fenêtre du petit et du grand salon, abattit l’escalier menant au premier étage et commença à installer les premiers meubles indispensables (un réchaud, un évier acheté à la ville, une table et une commode). Pour dormir, il se contentait d’un drap posé à même le sol.

Le propriétaire s’était mis en tête de refaire la maison à neuf. Le travail était fastidieux, et la demeure loin d’être jeune. C’était un soldat norvégien : au lendemain de la guerre, lorsque les nazis étaient jugés pour leurs crimes, lorsque l’Europe se reconstruisait, lorsque l’on découvrait l’horreur des camps et par la même de la nature humaine, lorsque l’on comptait les crimes, les massacres et les millions de victimes, un malheureux soldat norvégien regardait également son cursus et comptait ses pertes. Il comptait sa femme et sa fille unique, tous deux massacrés lors d’une attaque marine du Reich et l’entrée en guerre de la Norvège. Aux débuts des combats, après la mort de ses seules raisons de vie, ce soldat avait voyagé dans l’Europe au gré des infortunes. C’est ainsi qu’il participa à la bataille des Ardennes et qu’il découvrit les camps par la suite lors des offensives en Allemagne. Apparemment, il avait gagné la guerre, mais jamais plus il ne pourrait ressentir des sentiments de joie ou de bonheur pensait-il après avoir vécu et vus tant d’horreur. Il décida par la suite de disparaître, et se réfugia dans le nord lointain de la Norvège en voulant fuir tout ce qu’il avait vécu, voulant obstinément oublier toutes les tristesses qu’il avait connu. Il avait bâti une nouvelle vie pierre par pierre. Il trouva même une ravissante femme avec qui il eu une superbe fille. Il renaissait, il redécouvrait alors le plaisir et le bonheur. Mais l’hiver dernier, on vit son corps inerte sur la terrasse du premier étage, face au lac. Des photos insensées éparpillées sur le sol, l’arme qu’il avait utilisée lors de la guerre au creux de son poing, un trou dans la tête. Ce fut alors au tour de sa veuve de fuir cette tragédie avec sa fille. Depuis lors, la grande maison fut laissée à l’abandon et rejoignait la Terre, pierre par pierre. Mais un inconnu survint et prit le rôle du soldat norvégien, il rebâtit la maison morceau par morceau. Etrangement, bien qu’il n’en connaisse par l’architecture, il avait reconstruit la maison avec une troublante similitude à sa nature originelle. Les travaux étaient bien loin d’être terminés, mais cela procurerait une occupation constante au nouvel habitant.

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