jeudi 18 juin 2009

Chant du vent

Le bois continuait de chanter ses craquements familiers. Le tintement cristallin des verres suspendus s’entrechoquant rythmait ponctuellement la mélodie. Les bruits de pas d’un homme allant d’une table à l’autre perturbaient parfois l’habitude. Le barman servit pour la troisième fois l’homme avachis sur son tabouret de manière désinvolte en poursuivant sa conversation avec son vieil ami accoudé au bar la chope à demi-pleine devant lui en se grattant parfois la barbe d’une manie récurrente. L’horloge suspendus au mur du coté juste en dessous du palier du premier étage indiquait 11h30 de ses aiguilles au son des tic-tac quand la porte d’entrée s’ouvrit avec un fort grincement et un claquement violent, faisant entrer une silhouette grise encapuchonnée. Les discussions s’estompèrent et les yeux convergèrent vers le nouvel arrivant, puis considérant cela comme peu attrayant, chacun retourna à ses occupations.
Le nouvel arrivant, de bonne carrure, portait un dessus gris aux poches à carreaux type écossais surmonté d’une capuche, un large pantalon vert troué de dizaines de poche d’où débordaient tournevis, équerres et autres outils. Trempé de la tête aux pieds, il releva sa capuche d’un rapide mouvement de la main, révélant une tête bourrue au visage mal rasé où chevaux blond courts se battaient avec gouttes et gouttelettes. Ses yeux d’un bleu clair miroir s’habituaient lentement au lieu sombre éclairé par la lampe à naphte.
- Ouf ! Quel Vent ! Et quelle pluie !
Il s’approcha du bar et demanda d’une voix forte.
- Un Whisky bien fort, patron !
Le barman s’exécuta et lui tendit sa chope gorgée de l’appréciable breuvage. Il prit une gorgée, puis approcha la tête, et dit avec confidence :
- Dis Eric, tu savais que la baraque du lac était vendue ? Depuis hier. Un irlandais, d’après ce qu’on m’a dit.
- Qu’est-ce qu’il vient chercher ici ?
- Aucune idée.
- C’est un friqué ? demanda l’homme avachis sur son tabouret en déglutissant sa bière.
- Apparemment, il a tout payé d’une traite. Je sais que la maison ne vaut pas grand-chose dans l’état où elle est, mais en une heure, l’affaire était réglée, et il avait la baraque.
- Il est tout seul ? grogna un homme à la barbe hirsute à une table, jouant aux cartes.
- Ouais, et pas causant.
L’arrivant continua à discuter avec le barman un moment tout en faisant diminuer le niveau du Whisky. Des éclats de voix survinrent brusquement suivis de rires bruyants. C’était la table des joueurs de cartes. L’un d’eux s’habilla et s’apprêtait à partir. Un homme d’une trentaine d’années, les sombres cheveux gras noirs et la barbe livrée à elle-même incrustée dans un visage boursouflé, balança amicalement :
- Hey, Billy ! Une place se libère, tu ne veux pas venir ?
Le blond regarda le barman dans les yeux l’espace d’un instant, puis rétorqua au joueur :
- Juste une partie alors. La femme va s’impatienter.
Il prit la chaise de celui qui était partit en ouvrant silencieusement la porte, mais dont le vent la claqua aussitôt.
Plutôt bon joueur et très bon bluffeur, Billy savait qu’il finirait la partie avec la plus grande quantité de jetons. Il avait à sa gauche John, un homme carré, blond à la barbe envahissante. Il avait commencé sa carrière de bucheron à l’âge de quatorze ans. Aujourd’hui, à la tête de cette même entreprise, il avait cinq ou six ouvriers sinon plus suivant la période et la demande. Il avait beaucoup de chance mais il était aussi trop honnête, un défaut au poker, et il était aisé de deviner son jeu.
En face de lui, le plus dangereux sans doute, Erwann. Un jeune de vingt-six ans à l’avenir prometteur. Fils cadet du boucher, il n’avait nulle intention de marcher dans les traces de son père, et souhaitait travailler dans l’hydraulique, également photographe à ses heures. Il travaillait en tant que saisonnier pour John à la scierie où dans les champs agricoles du coin afin d’amasser suffisamment et partir aux Pays-Bas. Il disait qu’il reviendrait ici après quelques années d’expériences. Très silencieux et calme, il était très dur de voir à travers lui et difficile de savoir si son jeu était bon où mauvais.
A sa droite, Stéphane, originaire du Danemark. Les cheveux noirs et la chemise couverte de cambouis, à peine sortit du garage, il avait dû immédiatement se diriger vers le pub. Il avait passé la journée sur un tracteur qui refusait de tourner, raconta-t-il. Il était bon joueur, mais avait des tics qui pouvaient laisser planer quelques doutes.

La partie s’engagea, et après deux ou trois tours, Billy avait pris un léger avantage, suivit de très près par Stéphane, et derrière, John. Finalement, Erwann était dépassé, et il était vrai qu’il ne semblait pas réellement concentré sur le jeu, pensa Billy. Deux valets noirs, la dame de cœur, un cinq et un six noir et rouge. John s’était couché, et Billy savait que Stéphane avait un meilleur jeu que lui. Erwann avait un roi, et il soupçonnait Stéphane d’en avoir un également. De plus, il devait avoir au moins une paire de dames. Il n’avait pas de carré, et ne pensait pas non plus qu’il avait un brelan, car il doutait, son tic était reconnaissable. Quelques fractions de secondes lui furent nécessaires pour l’analyse de son jeu, et nul ne soupçonnait sa réflexion. Sentant qu’il avait l’avantage et de l’assurance, il relança quatre jetons sur le tapis et vit les doigts de son voisin de droite se crisper, et remarqua également un léger mouvement de lèvre : il l’avait déstabilisé. De plus, Stéphane ignorait tout du jeu d’Erwann, et le roi de carreau qu’il avait accidentellement montré ne le rassurait pas. Il penser donc que l’un des deux avait un meilleur jeu que lui, et l’assurance et le calme que Billy et Erwann manifestaient le mettait mal à l’aise. En effet, après avoir compris que c’était à lui de jouer, il regarda son jeu, et jeta cinq jetons sans même toiser le regard de ses adversaires. Finalement, Stéphane prit le risque, suivit sans renchérir, et regarda attentivement les deux autres. Billy suivit à son tour sans hésitation avec un léger sourire discret qu’il feint de dissimuler, et sembla porter tout son intérêt à Erwann qui regardait le vol irrégulier d’une mouche autour de la source lumineuse, comme s’il ne considérait pas Stéphane comme une menace. La ruse fonctionna dans l’instant, et l’homme aux cheveux noirs était totalement déstabilisé. Finalement, comme s’il se réveillait, Erwann regarda alternativement son jeu et le tapis, son jeu, puis le tapis à nouveau, son jeu encore une fois, puis coucha ses cartes. Stéphane en déduisit donc que c’était Billy qui avait un meilleur jeu que lui. Si Erwann était son adversaire, il aurait pu le duper, mais pas Billy, il décida donc d’arrêter là les frais, et se coucha à son tour. John étudiait attentivement tout ce qui se déroulait devant lui en essayant de transpercer les joueurs, mais n’y parvint pas. Satisfait car victorieux, Billy abattit son jeu, et la frustration se lisait dans les yeux de Stéphane tandis que la surprise se lisait dans ceux de John ; Erwann n’avait pas encore compris que le tour était terminé. Et effectivement, comme le pensait Billy, Stéphane avait deux dames, mais Erwann avait deux valets et une paire de neuf. Ce n’était pas la qualité du jeu, mais la qualité du joueur qu’il l’avait emportait une fois de plus.
La partie se poursuivit jusqu’à ce que l’horloge affiche 1h00. Là, Billy décida de rentrer en répétant qu’il s’était déjà beaucoup trop attardé. Il avait remporté la partie, et donc une tournée offerte par un des joueurs valable la fois prochaine. Erwann était remonté, mais n’avait pas fait mieux que Stéphane. John quant à lui, avait tout juste conservé deux ou trois jetons sur sa table. Le bar était presque vide.

Billy sortit, et la tempête ne semblait pas s’être calmée. Il dût lutter contre le vent et se confronter à la poussière, à des seaux, des bidons et même un volet arraché d’une fenêtre plus loin. Finalement, après une courte errance en titubant à force de lutter contre les intempéries, Billy parvint à rejoindre sa maison en haut de la rue.

Aucun commentaire: